"On ne peut pas dire le mal sans être aux yeux de la pensée dominante qui est celle du bien , un traître et un imposteur" Baudrillard .
Imaginons les affres des camps de déportation dans les années 40 en Allemagne près de Buchenwald par exemple. Quel problème cela pouvait-il poser au citoyen allemand lambda qui vaquait, avec toutes les difficultés inhérentes à un état de guerre, à ses occupations quotidiennes ? Le camp était clos, hermétiquement. Aucune information fondée objectivement ne devait pouvoir filtrer à quelques centaines de mètres de là. En quoi pouvait-on considérer qu'il fût, ce citoyen, responsable directement de ces atrocités ?
Idem, hic et nunc. Qui sait ? qui a l'information dans ces masses obscurantistes manipulées , souvent par omission, par les medias ? C'est la démocratie, le respect des idéaux républicains, les droits de l'homme comme référence obligée ; une forme, une avancée définitive. Un rapprochement, une élévation inéluctable vers la perfection du "phénomène humain" selon Teilhard.
C'est ainsi qu'à quelques kilomètres de la côte de jade, au sein même de ce bocage riant du pays de Retz, dans ces prés encore illuminés de floraisons printanières s'élèvent de sinistres bâtiments aux façades oblongues, géométriques , fonctionnelles, aux "normes" actualisées par la législation européenne, "hygiéniques", destinés à l'élevage intensif. "Batteries" , mot connoté de triste mémoire.Adieu veaux, vaches, cochons, dindes drolatiques, grotesques et gloussantes dans les vertes prairies ...
Visions dantesques de l'accumulation absurde de profits liés à "l'exploitation" agricole des animaux. Plus-value sur la torture de millions d'êtres . Dix mille par unité de production : risques d'étouffement permanents. Espace vital compté. Univers excrémentiel , temples scatologiques. Parts obscures, obscènes de la fatalité entropique de notre économie . Atmosphère saturée d'exhalaisons azotiques de milliard de déjections quotidiennes.Abolition du temps et des corps soumis à une mécanique fonctionnelle implacable liée au rendement.. Tout tient à la chaîne .Tératologie programmée d'animaux happés dans la spirale infernale des intégrateurs qui exploitent eux-mêmes les petits paysans. Les dindes de 15 kgs ne peuvent plus tenir debout . En effet les progrès de la sélection génétique et de l'alimentation constants permettent des gains de productivité: pour un temps donné d'élevage( 15 semaines) le poids des dindes a presque doublé en dix ans. Ajouté à cela le confinement affecte les os qui ne supportent plus les corps. Bien sûr on ne peut échapper à la "réalité" économique.
Au dehors tout est propre, propret: maisons de petits bourgeois, jardins d'agrément, rocailles aux massifs de fleurs amoureusement entretenues. Vision idyllique d'une campagne de marketing , d'image publicitaire pour boite de camembert ; Monde à la Walt Disney, fantasmatique et plein de bons sentiments pour le consommateur en demande d'authenticité: "produit de la ferme garanti"
Suprême ironie: à deux pas de l'élevage de cochons et de ses truies monstrueuses vautrées dans la fange, au coeur des rejets de lisiers pestilentiels qui stagnent dans une fosse à côté des bâtiments trône la maison coquette et fleurie qui a obtenu le prix du "meilleur fleurissement"des fermes .
La vie suit son cours, tranquille, avec ses ragots et ses petites jalousies. On vote bien , on a la conscience pour soi et la morale pour les autres . Ici le christ est roi.
Et je passe encore là parfois, sachant tout : la sauvagerie derrière ces longs murs gris de panneaux en fibro gorgés d'amiante; cette souffrance ordinaire garante de notre vampirisme. Que faire sinon passer, donner le change , comme on dit, à la vue d'un de ces bourreaux innocents . Je fais semblant de ne pas voir, j'occulte comme tout le monde et me réfugie aussi dans les contingences, dans l'écume des jours, dans l'illumination de l'instant qui évite bien des réflexions douloureuses. Et je détourne le regard quand au supermarché mes yeux tombent sur ces barquettes de viande aseptisées en polystyrène.
Eviter la réflexion. Jusque quand?
"Pars!"dit Higelin, "surtout ne te retourne pas!"